Les Bâtisseurs d’empires, ou le Schmürz

Review by Jack Eltschinger.

Qui connait Boris Vian, et qui a pu récemment voir l’adaptation cinématographique de l’Ecume des jours ne peut en ressortir que profondément déçu, car même si l’univers onirico-capitaliste de Vian est respecté visuellement, un élément capital manque : la profonde rébellion de l’auteur contre la société, le monde et la fatalité.

Dans chaque roman du jazzman de Saint-Germain, la révolte suinte, et les personnages se dressent contre leur destin, et cette révolte permanente se cristallise dans ses pièces de théâtre, dont les Bâtisseurs d’empires, plus connue sous le nom du Schmürz, en est la quintessence.

Les Bâtisseurs d'empires, ou le SchmürzLes huis-clos successifs de notre famille de grands bourgeois capitalistes, fuyant devant la montée en puissance du Bruit, semblant être celui de la révolte populaire ; se caractérisent par une fuite en avant désespérée, loin de la réalité de la vie ; et symbolisant l’ascension sociale de la classe bourgeoise, voulant aller toujours plus haut, gagner plus, en se coupant des réalités du peuple ; mais dont la chute se fera d’autant plus haut. Cette course en avant, métaphore de la recherche du pouvoir à tout prix, ne se fera pas sans les pertes liées à l’application acharnée d’un capitalisme sauvage ; la famille perdant un de ses membres entre chaque huis-clos. Vian utilise ici le microcosme familial pour récréer une vision de la société : les parents sont l’image des grands patrons d’entreprise ; la fille, la nouvelle génération, sensible au revendication populaire ; et la bonne représentant la classe moyenne, finissant par renier ses maîtres. Ce microcosme est accompagné dans son exode par le personnage le plus intéressant de l’univers créé par le Grand Capitaine : le Schmürz. Sorte d’être fait de haillons et de chiffons, semblant être passé par toutes les guerres, dont le seul rôle est de recevoir les coups portés avec violence par toute la famille avec une passivité inouïes. Pourtant ce punchingball vivant, que seule Zénobie, la fille, semble voir et refuse de frapper pendant la plus grande partie de la pièce ; jusqu’à sa disparition dans la masse ; prend de l’importance au fur et à mesure que l’intrigue se développe.
Le Schmürz, représentant le peuple, va au tout au long de la fuite de notre famille, s’animer, évoluer, et se dresser contre la violence dont il est quotidiennement la victime ; pour finir par renverser la dictature du patronat dans un final absolument rabelaisien! Le sujet reste sérieux, et la rébellion est présente à chaque page : celle du peuple contre ses oppresseurs, mais aussi de la jeunesse contre l’establishment, de la classe ouvrière contre ses patrons ; mais reste une rébellion pataphysique: le combat de l’absurde par l’absurde, mélange de satyre sociale mordante et d’humour loufoque et onirique. Vernon Sullivan a ici réussi à représenter le monde dans un immeuble, et la société bourgeoise dans un noyau familial, en peignant tous les travers du capitalisme (oubli de l’histoire, oligarchie, éloignement et soumission du peuple) dans les aventures de cette famille en fuite d’un étage à l’autre de son immeuble, et dans le rétrécissement de la classe dirigeante et de son univers. Bien entendu, comme il s’agit là d’une pièce de théâtre, le texte en devient jouissif car le lecteur/spectateur ne peut que s’identifier avec la masse prolétarienne en rébellion constante contre l’élite !

Bien évidemment, quand on voit tout cela, et quand on ressent la souffrance du Schmürz, on ne peut que se dire que l’angélisme consumériste représenté dans le film l’Ecume des jours est bien mal dénoncé…

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